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 Jean El-Mouhoub Amrouche

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Nedjma
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MessageSujet: Jean El-Mouhoub Amrouche   Jeu 25 Juin - 13:19

Évocation. Jean El-Mouhoub Amrouche

La plume, la patrie

Exclu de l’histoire officielle, cet intellectuel exceptionnel fut pourtant l’un des premiers à dénoncer fortement et clairement le colonialisme français.

Élevé dans une double culture, berbère et française, Jean El-Mouhoub Amrouche, né dans une famille kabyle chrétienne, le 6 février 1906, à Ighil Ali, définissait ainsi son hybridité : « Je suis le témoin d’un phénomène assez singulier, le résultat d’une greffe de culture française sur un rameau jailli de la plus ancienne souche humaine de l’Afrique du Nord (…), et l’on peut voir en moi, unies d’une manière particulièrement intime, la France et l’Afrique d’une manière si intime qu’il m’est impossible de démêler ce que je dois à l’une et à l’autre. » En dépit du confort que lui offrait sa flamboyante destinée d’intellectuel ayant forcé le respect de sommités littéraires, tels André Gide, François Mauriac, Jules Roy, Paul Claudel, Guiseppe Ungaretti, Jean Giono et d’autres encore, il est resté viscéralement attaché à sa mère-patrie, l’Algérie. « L’Occident, avec toutes ses séductions, ne réussit pas à nous assimiler vraiment, à nous faire oublier notre terre, notre langue et le devoir envers nos frères moins favorisés », témoigne sa sœur Marguerite-Taos Amrouche dans un long texte intitulé Le bien et le mal sont frères (1969), en réponse à une analyse de Jean Déjeux, jugée tendancieuse sur le sentiment religieux dans l’œuvre de son frère.

Auto-émissaire discret de ses frères algériens, il a su, malgré une identité complexe, apporter sa contribution à la dynamique libératrice de l’Algérie. Les massacres du mai 1945 à Sétif et Guelma signent la fin des illusions. Sa pensée sera bouleversée à jamais. A Jules Roy, son ami, il écrit, le 4 juin 1945 : « Nous sommes au fond du puits, et je ne sais si un miracle nous permettra d’en sortir. » Il s’interroge sur les raisons irraisonnables donnant le droit du dominant à exterminer les dominés, ses frères, selon une prétendue logique raciste de supériorité. En tant que journaliste, il effectue un périple de Tunis à Alger pendant six semaines, entre juin et juillet 1945. Il en ramène un article inédit de dix pages, refusé par le quotidien Combat, dans lequel il concluait que les émeutes étaient le fruit amer de la famine et d’un sentiment d’injustice et non pas d’une action subversive, prétendument avancée par la propagande coloniale pour justifier l’injustifiable. Il pose la question essentielle : « Les Algériens veulent-ils ou ne veulent-ils pas rester Français ? » En 1946, il cherche à sortir du confinement en donnant à la revue Temps Présent, un texte de six pages, aux accents alors audacieux, intitulé : « L’Algérie restera-t-elle française ? »

Et il répond, tranchant : « La politique de l’assimilation est hors de saison (…) Désormais, c’est le temps de la justice, non plus de la charité. » Dénonçant le maintien dans une misère végétative des populations, il rappelle que les soldats algériens ayant participé à la libération de la France se sentent comme des « mercenaires étrangers ». Il écrit : « Ce n’est pas à partir de l’émeute qu’il faut poser le problème, mais à partir de la répression. De la haine, on aboutit au désespoir et si la France ignore les frontières des races, des couleurs et des religions, il n’en est pas de même pour les Français d’Algérie chez qui le racisme constitue plus qu’une doctrine : un instinct, une conviction enracinée. ». Au lendemain de la déflagration de novembre 1954, il s’applique avec un rare courage à démystifier l’ordre colonial. En réponse à « La lettre d’un intellectuel à quelques autres » de Jacques Soustelle, il prépare une réplique de trois brouillons successifs et l’ébauche d’une « Lettre ouverte » où il tente de porter la voix de l’Algérie opprimée : « L’Algérie n’a jamais existé, dit-on. Mais, elle commence à exister (…). Un refus irréversible s’est produit quand l’espoir et la mystification ont cessé de voiler la réalité. Une volonté, lentement formée, s’est déclarée : celle d’être des citoyens à part entière d’une nation qui entend reconquérir avec sa liberté tous les mythes de son passé (ce que vous nommez images passionnelles) et de renouer avec son destin. C’est peut-être un destin de misère économique. Mais comprendrez-vous que la faim de la dignité puisse être plus impérieuse que la faim du pain ? »

(24 novembre 1955). Il va plus loin, exprimant sa divergence avec Albert Camus, favorable à une Algérie française : « J’ai lu les deux articles sur l’Algérie qu’il a donnés à l’Express. Il y a de justes remarques. Mais quant aux solutions qu’il préconise, je n’y crois pas. Le mal est beaucoup plus profond ; à mon avis. Il n’y a pas d’accord possible entre autochtones et Français d’Algérie (…). En un mot, je ne crois plus à une Algérie française. Les hommes de mon espèce sont des monstres, des erreurs de l’histoire. Il y aura un peuple algérien parlant arabe, alimentant sa pensée, ses songes, aux sources de l’Islam, ou il n y aura rien. Ceux qui pensent autrement retardent d’une centaine d’années… » (lettre du 6 août 1955, à son ami, Jules Roy) Sa pensée politique s’aiguise, convaincu que le système colonial ne peut être réformé mais seulement aboli. En septembre 1955, il adresse à Edgar Faure, président du Conseil, une missive et un rapport de 13 pages où il explique l’utopie d’une quelconque idée d’intégration entre Algériens et colons. Selon lui, l’urgence demeure la reconnaissance de la personnalité algérienne.

Il est alors bien parti sur une trajectoire, certes douloureuse, mais féconde de soutien politique à ses frères. Son intervention le 27 janvier 1956, à la salle Wagram à Paris, devant Jean-Paul Sartre, André Mandouze, Alioune Diop, Aimé Césaire, Michel Leiris, membres du Comité d’action des intellectuels contre la poursuite de la guerre en Afrique du Nord, fera de lui le pourfendeur de l’ordre colonial français. « Il ne saurait être question pour moi de renier, et à plus forte raison de haïr la France, qui est la patrie de mon esprit et, d’une part, au moins de mon âme. (…) C’est contre la France des colonialistes, contre l’anti-France, que les maquisards d’Algérie, mes frères selon la nature, ont dû prendre les armes, ces armes que la victoire seule, la victoire sur l’anti-France, fera tomber de leurs mains », écrit-t-il dans le texte Guerre d’Algérie et colonialisme : quelques raisons du maquisard. (1956)

Solitaire, mais solidaire

Porte-voix des Algériens, il défend avec courage leur brûlant désir d’émancipation dans un texte intitulé Un Algérien s’adresse aux Français. (1957). Il affirme : « Les musulmans d’Algérie ne veulent plus qu’on parle d’eux à la troisième personne, ils veulent parler d’eux-mêmes à la première personne, dire je, nous en tant que personnes libres et constituant un peuple libre. Ainsi, l’insurrection algérienne n’est rien de plus, ni de moins qu’une affirmation d’existence… » Infailliblement solidaire du destin tragique d’un peuple, il trouve dans la générosité des siens le soutien indéfectible. « … A Tunis, ceux qui ont fait des années de prison, qui ont affronté la mort mille fois m’ont réservé l’accueil le plus chaud, à moi qui ne serait jamais des leurs. Ils m’ont donné la plus belle récompense : ils ont lu mes articles (il y en a peu) dans le maquis et ils m’ont dit : Tu as touché juste. Tu as dit ce que nous avons dans le cœur et que nous ne savions pas dire. Et j’ai senti que ma vie, mes efforts souterrains pour comprendre, mon cheminement solitaire vers je ne sais quoi, mes chances, mon privilège, la grâce que j’ai reçue ; oui, j’ai senti tout à coup que cela était justifié. Je n’ai pas trahi leur combat… » (lettre du 17 décembre 1957 à une fidèle auditrice de son émission « Des idées et des hommes »).

Il tente de lui expliquer « les raisons de la révolte » dans une autre correspondance : « Il faut comprendre que le peuple algérien n’a pris les armes qu’après avoir épuisé tous les moyens pacifiques de se faire entendre. Que la révolte, expression claire d’une revendication fondamentale, s’est vu opposer l’emploi de la force. Qu’aucun homme politique français (...) ne l’a prise en considération et n’a voulu l’entendre comme un langage, comme l’expression d’un terrible désespoir et d’une espérance nouvelle. Pas de problème politique, disait-on. » Le 11 janvier 1958, il publie dans Le Monde, « La France comme mythes et réalités, quelques vérités amères », texte refusé par l’Express. Etalant son talent de polémiste, il y dénonce, sans ménagement, « la France coloniale, raciste (…) qui se croit institutrice des peuples ». Une condamnation sans équivoque. Désormais, il n’est plus cloîtré dans ses confidences intimistes.

Sa plume crache du feu. Il aura cumulé plus de 60 articles dans la presse politique et plus de 20 émissions radios, indique Réjane Le Baut, auteur de Jean El Mouhoub, Algérien universel. Fin connaisseur des arcanes politiques françaises, il rappellera aux siens que toute issue ne saurait se résoudre sans le général de Gaulle, capable à ses yeux d’accélérer la fin du conflit. Il espère même voir la France de « l’Evangile de la fraternité des peuples et de l’égalité des chances », en compagnie des Algériens, se soulever contre la France coloniale. Une pensée qu’il exaltera lors d’une tournée de conférences à Rabat : « Ce que nous attendons, que nous espérons, dans une foi inébranlable, ce n’est pas une victoire contre la France, mais une victoire commune sur le colonialisme, la libération commune de l’Algérie et de la France, par la victoire que la France remportera sur elle-même. » Cet engagement, il le payera cher : rupture avec sa belle-famille et ses amis, renvoi de la radio française sur ordre du premier ministre, Michel Debré, et menaces de l’OAS. Son émission sera purement supprimée quinze jours plus tard. Toutefois, il reste un homme aux « fidélités antagonistes ». « Je plains de toute mon âme la France et surtout ces Français d’Algérie qui perdront tout, qui seront un jour obligés, sans qu’on les chasse, parce qu’ils ne pourront pas vivre dans une Algérie indépendante, de quitter le ciel d’Afrique, et qui découvriront que la France n’est pas leur patrie », écrit-il dans une lettre prémonitoire à la même auditrice.

(29 septembre 1957) Sa vision de l’Algérie indépendante se fonde sur la construction d’une société plurielle. « Je suis persuadé qu’il y aura un Etat national algérien, laïc et démocratique et social, et qu’en définitive, le moment venu, les Algériens auront à se pencher sur un seul statut, l’Algérie algérienne, partie commune de tous les Algériens. » (article « Le prix de la paix » in Démocratie, 10 mars 1960). A partir de ce postulat, c’est toute la question des fondements de l’Etat-nation de l’Algérie indépendante qu’il a posée, il y a plus de 50 ans. Interrogations restées sans réponses : « Musulmans, chrétiens, de toutes les confessions, juifs et non incroyants, tous s’ils voulaient se donner la peine de remonter aux sources de leur vie religieuse et morale, se sentiraient unis dans le service d’un même idéal. Car ils sont, sans exception, qu’ils en aient ou non conscience, des fils spirituels d’un même père, le Père de la foi par excellence, Abraham, dont l’héritage demeure indivis… », plaide-t-il dans son journal intime.

Poète de l’Algérie immémoriale, Jean El-Mouhoub Amrouche, décédé le 16 avril 1962, ne sera ni l’ambassadeur au Vatican de l’Algérie indépendante comme le lui promettaient les responsables du FLN, encore moins l’ambassadeur de la France en Algérie comme l’espérait de Gaulle. Toutefois, il sera tenu informé par de Gaulle lui-même de l’aboutissement des négociations d’Evian. Plus de 48 ans après sa disparition et l’accession de l’Algérie à son indépendance, ce « voleur de feu », comme aimait à le qualifier Mohammed Dib, reste injustement banni dans sa patrie. Son nom ne figure pas encore parmi les nationalistes algériens. Ses œuvres, aussi politiques que poétiques, ne sont ni diffusées ni enseignées à l’école ou à l’université. Pourtant, l’auteur de Cendres, recueil de poésie, a consacré sa vie et son œuvre au service d’une seule cause : l’Algérie. Et c’est étrangement en Italie qu’a été institué un prix littéraire en son prestigieux nom. Son retour au « pays natal », comprendre sa réhabilitation dans tous les sens du terme est une nécessité, un devoir de mémoire urgent, pas tant pour lui que pour l’Algérie.

Hocine Lamriben
El watan

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