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 Côte à côte de Chawki AMARI

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Nedjma
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MessageSujet: Côte à côte de Chawki AMARI   Sam 2 Aoû - 22:35

Voilà le premier épisode du nouveau feuilleton de l'été de Chawki Amari.
J'espère qu'il sera aussi bon que "Le voyage de Nouredine et Noura" de l'année dernière.

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Dernière édition par Nedjma le Sam 16 Aoû - 19:07, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Côte à côte de Chawki AMARI   Sam 2 Aoû - 22:38

Côte à côte (1)

Il est 5h de l’après-midi, ou pas loin. Les embruns marins charrient une odeur de poisson congelé. Quelques mouettes discutent en riant du troisième mandat dans un ciel limpide. La musique de Matoub glisse sur le goudron en sueur. Saber et Kawter sont à Tigzirt, ou pas loin. Le taxi longe le bord de mer, qui défile lisse et bleu sur le côté gauche de la voiture. Le véhicule jaune se dirige vers un petit hôtel, pas trop cher, propre au possible et conseillé par toute la classe moyenne du pays.
- Tu sais que c’est un délit, maintenant ?
Saber est content d’arriver, quatre heures de route depuis Alger, dans un taxi qui n’a pour seule fraîcheur que le petit ventilateur poussif accroché sur le pare-brise.
- Qu’est-ce qui est un délit ? Le taxi ?
Kawter lâche un petit sourire :
- Non, harraga. Maintenant, c’est criminalisé. Prison, amendes et tout. Je l’ai lu dans le journal. S’ils nous attrapent…
- J’ai pas eu le temps de lire, avec tous les préparatifs, répond Saber. De toutes façons, on a décidé de partir, on part, ajoute-t-il avec détermination. La mer, grande flaque maternelle, magma froid qui donne des crevettes et boit des rivières, relie les continents et sépare les civilisations.

- Dagui. C’est là.
Le chauffeur de taxi a stoppé net sa voiture devant une bâtisse humide qui a dû être blanche à l’époque. Un palmier tente de s’accrocher encore à la vie mais dans sa posture affalée, on sent une déprime chronique. La course est payée et le couple descend ses valises. Deux sacs, un chacun, avec dedans à peu près tout ce dont on a besoin pour changer de vie. Ils entrent dans l’hôtel et Saber s’avance le premier, étant le seul homme des deux.
- Une chambre double, s’il vous plaît. Avec douche.
L’employé à la réception, visage impassible, scanne les deux arrivants avec la précision d’un neurochirurgien :
- Pourquoi, vous êtes mariés ?

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MessageSujet: Re: Côte à côte de Chawki AMARI   Dim 3 Aoû - 9:04

Côte à côte (2)

Jeune couple sans enfants, Saber et Kawter sont à Tigzirt, pour un départ théorique pour l’Europe, dans une embarcation clandestine tout aussi théorique. Leur ami d’Alger, Karim PDP, alias Karim Pas de problème, leur a trouvé un moyen de quitter l’Afrique. Se faisant passer pour des vacanciers d’août, ils ont atterri dans un petit hôtel où l’employé leur a demandé s’ils étaient mariés, pour rester dans les constantes nationales. Saber avait prévu, il sort son livret de famille comme on sort un joker. L’employé, qui n’a aucune confiance dans l’administration depuis l’âge de 6 ans, accepte quand même, l’ayant au préalable passé dans son détecteur de faux billets.
- Vous savez l’été, avec tous ces émigrés, tout cet argent qui circule… Saber est fatigué :
- On peut avoir la chambre ?
- Avec douche et avec eau ? Oui, une douche n’est pas forcément dotée d’eau.
- Avec. Saber récupère la clé et le couple monte dans la chambre. Numéro 13.
- Porte-malheur ?
Le couple ne le sait pas, le dernier occupant de la chambre 13 est mort dans un accident de voiture en se rendant à Annaba pour partir en avion à Tunis pour aller en bateau en Sardaigne. Le destin. Saber a tourné la clé dans la serrure et poussé la porte de bois mou. Une chambre presque nue, un grand matelas et une ampoule qui a dû connaître personnellement Thomas Edison.
- C’est pas Las Vegas, annonce Kawter.
- On sort manger, on dort. Demain, on ira voir le type chez qui nous a envoyés Karim. Saber est sorti sur le balcon, face à la mer. 1200 kilomètres de côte. Il faut juste un mètre pour mettre une embarcation à l’eau. Il y a donc près d’un million de points de départ possibles pour l’Europe. Kawter a déballé son sac et rejoint son mari. Le doute :
- Tu crois qu’on a bien fait ?
- De toute façon, le Président nous traite de voleurs et de fainéants, je crois qu’il est temps de partir.

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MessageSujet: Re: Côte à côte de Chawki AMARI   Lun 4 Aoû - 23:29

Côte à côte (3)

Jeune couple et sans enfants, Algérois et sans voiture, Saber et Kawter sont à Tigzirt, pour un départ clandestin hypothétique. Ils ont mis tout ce qu’ils avaient dans ce voyage, soit 200 000 DA et toutes leurs illusions déçues, soigneusement emballées. Le matin, levés de bonne heure, ils ont pris un café et un croissant kabyle, objet alimentaire qui a la forme du croissant mais la consistance du manioc, la texture du kapok et le poids d’un bloc de ciment séché. Puis sont allés voir le contact, recommandé par Karim PDP, alias Karim Pas de problème. Ils l’ont trouvé sur la grande plage en train de repeindre des crevettes tout en leur expliquant qu’il faut aller se vendre à Alger, et à pied.
- Farid ?
Le jeune homme n’a même pas levé les yeux :
- C’est vous le couple ?
- Oui. Karim t’a appelé ?
Le jeune pêcheur s’est levé :
- Annaba c’est grillé, comme les crevettes. Maintenant il vaut mieux partir du Centre. Justement.
Le pêcheur poursuit :
- Vous êtes au courant ? Maintenant s’ils vous attrapent c’est la prison. Avec les terroristes et les kamikazes.
Saber n’a pas osé lui expliquer qu’un kamikaze ne peut qu’aller en prison
- Les kamikazes repentis, bien sûr. Dix minutes plus tard, le couple apprend que le départ est bien prévu mais de plus loin, de Tighremt, charmant village sur la côte ouest de Béjaïa.
- Tighremt ?
- Nagez, mangez, buvez de l’air, passez du bon temps, je vous contacte. J’ai votre numéro. Le couple se retire, un peu déçu. Ils ont traîné au bord de la mer, puis sont allés manger dans un petit restaurant aux nappes de papier. Non, non, pas de crevettes.
- Ça ne pouvait pas marcher aussi facilement, conclut Saber.
- Appelle Karim, demande Kawter.
- Ce soir…
Un serveur arrive lentement en glissant, flottant sur un océan d’indifférence :
- Je vous conseille un frites-omelette, les pommes de terre ont baissé.

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MessageSujet: Re: Côte à côte de Chawki AMARI   Mar 5 Aoû - 8:30

Côte à côte (4)

Partis à Tigzirt pour embarquer clandestinement vers l’Europe, Saber et sa femme Kawter apprennent que le départ aura finalement lieu mais de Tighremt, à une centaine de kilomètres plus à l’Est. Le soir, Karim PDP, alias Karim Pas de problème, l’ami qui les a envoyés à Tigzirt, est désolé et confirme qu’il y a eu un problème, à cause d’une brigade de gardes-côtes arrivée à Tigzirt pour passer des vacances.
- Tighremt, c’est super ! Vous allez aimer. Je connais bien. Si vous voulez manger du poisson, dites-le moi, j’appelle un copain. Saber a raccroché. Kawter a compris, dans l’œil patient de Saber.
- Demain, Tighremt ?
- Oui. Ce premier contretemps est pourtant bien vécu. Il fait beau et la mer est belle. Le soir est agréable et à ce moment-là, personne ne comprendrait qu’on veuille quitter cette terre.
- On se doutait bien que ça n’allait pas être aussi facile.
- On aurait dû acheter une voiture.
En fait, ils allaient en acheter une. Juste avant la loi Ouyahia, jusqu’à 200.000 DA de taxes en plus. La méthode Ouyahia est en marche, ruiner les Algériens pour qu’ils n’aient même plus de pneus à brûler pour contester. Le lendemain, la route Azeffoun-cap Sigli et son phare qui illumine les clandestins puis Tighremt. Village branché, les pieds dans l’eau, adossé aux montagnes du GSPC, lieu privilégié des Algérois. Saber paye le taxi et descend les valises.
- La prochaine fois, on prend un bus, avertit Kawter, voyant le budget du départ fondre comme un créponé au soleil.
- Saber ! Kawter !
Difficile d’aller à Tighremt sans rencontrer des amis. C’est Hichem, copain d’Alger, en short bleu avec des palmes accrochées au cou.
- Salut Hichem ! Qu’est-ce que tu fais là ?
- Vacances bien sûr. Vous aussi ?
Saber et Kawter se regardent discrètement.
- Bien sûr, quoi d’autre ici ?
- Demain, on va faire du bateau.
- Nous aussi. …

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MessageSujet: Re: Côte à côte de Chawki AMARI   Mer 6 Aoû - 20:46

Côte à côte (5)

C’est mathématique. 1200 kilomètres de côte. Un mètre suffit pour mettre une embarcation à l’eau. Il y a donc près d’un million de points de départ possibles pour l’Europe. Saber et Kawter sont à Tighremt, nouvelle destination de départ. En barque, mais à moteur. Clandestinement mais sûr. D’après Karim PDP, l’ami d’Alger qui les a fait envoyer dans ce charmant petit village près de Béjaïa. Sauf qu’il y a vraiment trop d’Algérois, on se croirait à Sidi Fredj.
- On a l’air de vacanciers, pas de problèmes, explique Saber.
- Faut être riche pour passer des vacances en Algérie.
Saber et Kawter sont en train de manger au bord de l’eau, du riz en sauce, pour d’évidentes raisons de budget. Ils veulent tout garder pour leur départ.
- Ce n’est pas une question de matériel, confie Saber à sa femme. Aller en Europe, c’est aussi pouvoir prendre un verre en terrasse avec sa copine.
Kawter a arrêté de manger :
- Ta copine ? Tu vas en Europe pour me tromper ?
- Ce n’est pas ce que je voulais dire.
La petite dispute n’a pas d’effet durable. De toute façon, il fait trop chaud. Et d’autres urgences à traiter. Une heure plus tard, après avoir pris une chambre chez un petit propriétaire qui pratique des prix espagnols, ils ont été voir Mohand, vulcanisateur, chez qui Farid le pêcheur de Tigzirt les a envoyés, chez qui Karim PDP les a envoyés.
- Mohand ?
Ils trouvent l’homme en train de réparer un pneu dans sa boutique.
- Y a de plus en plus d’émeutes et de moins en moins de pneus. Dur métier, j’aurais dû faire vulcanisateur pour bateaux. C’est Farid qui vous envoie ?
Mohand s’essuie les mains avec un reste de poster du RND et dévisage le couple. Têtes honnêtes, classe moyenne, au bord du désespoir. La fille est mignonne.
- Le départ devrait avoir lieu après-demain, vous avez l’argent ?
- Bien sûr, fait Saber en tapotant instinctivement son caleçon.

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MessageSujet: Re: Côte à côte de Chawki AMARI   Sam 9 Aoû - 13:02

Côte à côte (6)

Saber et Kawter sont toujours au bord de la mer, mais au bord de l’épuisement nerveux. De Tighremt, petite station balnéaire sur la côte ouest de Béjaïa, Mohand, vulcanisateur, est chargé de les expédier en Europe sur une embarcation clandestine.
- Bon, vous avez l’argent, pas de problème. Mais le départ se fera de Boulimat.
- Bou-li-mat ? C’est où ? demande Kawter, inquiète, en détachant lentement les lettres du nom à l’étrange phonétique.
- C’est un petit village à quelques kilomètres. Je vous donne mon portable.
- C’est gentil mais on en a un, lui répond-t-elle, croisant le regard froncé de son mari.
Mohand, comme beaucoup, n’a plus d’humour depuis la dernière révolte kabyle. Les numéros de téléphone sont rapidement échangés.
A ce soir, 23h.
Après avoir remercié le vulcanisateur en lui achetant un vieux pneu juste pour la forme, le couple retourne dans leur studio de location. Le départ est prévu pour cette nuit, ils font leurs derniers préparatifs.
- Tu es sûr qu’on va partir ?
- Rien n’est sûr, on est quand même en Algérie.
- Appelle Karim PDP, pour être un peu plus sûrs. Aussitôt dit, aussitôt fait. Saber compose le numéro. Karim « Pas de problème » est injoignable, comme souvent quand on a un problème. En raccrochant, il lui vient une question d’une importance cruciale :
- Dis-moi Kawter, tu sais nager?
Elle hésite.
- …Oui, un peu. J’ai appris à nager à la piscine d’El Aurassi.
- El Aurassi ? Y a longtemps ?
- Très longtemps, quand mon père était wali.
- Tu m’avais dit que ton père avait émigré en Thaïlande ?! Wali ? Il est quoi maintenant ?
Kawter a attendu quelques secondes avant de répondre :
- Il est dans une prison algérienne.
La discussion n’a pas duré. Le couple s’est préparé pour l’aventure et est sorti dans la nuit. Reste un détail :
- Et le pneu, qu’est-ce qu’on en fait ?
- On l’emmène en Europe comme souvenir ?

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MessageSujet: Re: Côte à côte de Chawki AMARI   Dim 10 Aoû - 16:13

Côte à côte (7)

C’est le grand jour. Ou plutôt la grande nuit. Après plusieurs contretemps indépendants de la volonté de la Méditerranée, le départ est fixé. Boulimat, petit village côtier adossé aux montagnes du GSPC. La nuit est claire, la lune faisant office de lampadaire public depuis les derniers délestages de Sonelgaz. Le temps est agréable et la mer plate comme un programme de relance économique, conditions idéales pour un départ en mer. Arrivés à 23h au lieu indiqué, sur une petite plage de rochers, Kawter et Saber retrouvent Mohand, le tour opérateur, au centre d’un groupe de sept personnes, dont une femme.
- Je ne serais pas seule, chuchote Kawter.
La barque à fond plat, repeinte en noir pour échapper aux gardes-côtes, munie de deux puissants moteurs et arborant un drapeau de la JSK, est déjà sur l’eau. Tous les passagers ont remis l’argent à Mohand, 90 000 DA chacun, qu’il a rangé dans un petit sachet étanche. Puis il a donné à chacun des clandestins un gilet de sauvetage. Les neuf passagers sont paralysés par l’angoisse. Jusqu’à l’ordre presque militaire de Mohand, qui en profite pour reprendre une phrase de Saïd Sadi :
- Ayath ! On y va ! Vite, l’histoire va fermer !
Morts de peur, les neuf passagers sont montés dans la barque avec leurs sacs de voyage et des provisions pour la traversée. Comme on est toujours en Algérie, les hommes se sont instinctivement mis devant, pendant que Kawter et la femme se sont mises derrière. La femme s’appelle Amel ; elle a 28 ans et après un début de mariage raté avec un importateur de hijabs pakistanais, elle a décidé de fuir ce pays d’hommes drus à la philosophie aussi dure que du parpaing séché :
- Ils vont sûrement nous demander de faire à manger et la vaisselle après, annonce-t-elle nonchalamment à Kawter en désignant le groupe d’hommes à l’avant qui tente désespérément d’adopter une posture héroïque.

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MessageSujet: Re: Côte à côte de Chawki AMARI   Lun 11 Aoû - 17:58

Côte à côte (8)

Il est minuit passé de 10 minutes sur la plage de rochers de Boulimat quand le premier moteur est allumé. 9 passagers plus Mohand, vulcanisateur de Tighremt reconverti en tour opérateur marin. 9 clandestins dont Saber et Kawter, à l’amorce d’une nouvelle vie pleine de promesses. La barque démarre doucement. Plein est, en longeant la côte, faisant de petits clapotis dans l’eau éclairée par la pleine lune.
- Tout va bien, assure Mohand, l’essentiel est que le moteur démarre. Aussitôt dit, Mohand sort une bouteille de Ricard et l’ouvre :
- C’est offert par la maison. Mohand voyages, même dans ta tête tu voyages !
Après quelques hésitations, les passagers moins deux, blidéens, ont décidé de partager cette bouteille, surtout pour se donner du courage. Pendant que les deux femmes à l’arrière discutent de la vie, des hommes et particulièrement des hommes algériens, installés devant, les hommes discutent autour d’un verre qui tourne. Grande question collective : pourquoi n’y a-t-il que très peu de harraga qui partent de Kabylie ? On les voit à l’Est, à l’Ouest, mais jamais de Kabylie. Les réponses sont aussi diverses que les raisons de partir :
- Contrairement à ce que l’on pense généralement, la Kabylie est la plus éloignée de l’Europe. La traversée est donc plus difficile.
- Les Kabyles ont très peur de la mer, c’est inscrit au fond de leur inconscient collectif.
- Les Kabyles partent en avion quand ils vont en Europe.
- Les Kabyles sont très attachés à leur terre.
Au bout de quelques verres et d’une demi-heure passée, Kawter, la seule avec Amel qui n’ont pas eu droit au Ricard, remarque que la barque file toujours vers l’est, en longeant la côte. Elle demande en se levant du fond de la barque :
- C’est la bonne direction ? On ne devrait pas plutôt aller vers le nord ?
- Si si, répond calmement Mohand. Mais on va chercher quelqu’un à Tichy.

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MessageSujet: Re: Côte à côte de Chawki AMARI   Mar 12 Aoû - 17:42

Côte à côte (9)

Saber et Kawter sont enfin partis. Ou presque. De nuit, de la plage de Boulimat, ils ont démarré dans une large barque à fond plat avec 7 autres clandestins et longent la côte béjaouie, illuminée par les pétroliers américains. Saber s’inquiète du détour quand il apprend une escale à Tichy. Car si Boulimat, petit village tranquille est sur la côte ouest de Béjaïa, Tichy est de l’autre côté, noire de monde en été.
- On est obligés d’aller chercher ce passager à Tichy ?
- Il a payé, je suis un voyagiste sérieux, s’offusque Mohand en se resservant un verre de Ricard.
La bouteille de Ricard de Mohand est finie. Ivres, trois passagers ont vomi, le mal de mer, selon eux, et deux autres ont tenté de rejoindre l’Europe à la nage, heureusement rattrapés et raisonnés par Mohand.
- Bon, on va accoster, annonce-t-il.
Mohand manœuvre habilement sa barque et échoue tranquillement sur un bout de sable fin. Le rendez-vous n’est pas arrivé. Mohand descend de l’embarcation et fouille la nuit avec une puissante lampe torche. De ce côté de la plage, il n’y a personne. Tout le monde est agglutiné plus haut aux abords de la route ou sur les plages voisines de Capri Tour et de la Grande Terrasse.
- On démarre dans une demi-heure, annonce Mohand.
S’il n’est pas là, tant pis pour lui.
- D-achou ?
Une mobile lumière dans la mer. Un bateau de gardes-côtes patrouille le long de la côte. Inquiet, Mohand observe le hors-bord un bon moment. Il fait le tour de la plage puis revient vers le groupe, qui n’a pas bougé de l’intérieur de la barque.
- Il y a un cabaret juste-là, fait Mohand en désignant une bâtisse qui se voit de la plage et qui laisse échapper des vagues de musique raï.
- Il a des chambres et tout ce qu’il faut. On partira à l’aube.
C’est comme ça que Saber et Kawter, ainsi que leurs compagnons d’infortune ont débarqué à 1h au Saphir bleu.

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MessageSujet: Re: Côte à côte de Chawki AMARI   Mer 13 Aoû - 17:09

Côte à côte (10)

Tichy n’est pas l’Europe, même s’il y a beaucoup d’émigrés en cette saison. Un chien jaune a accueilli les 9 passagers clandestins, dont Saber et Kawter. Petit contretemps à cause d’une patrouille de gardes-côtes, Mohand, le vulcanisateur reconverti dans les traversées clandestines, a préféré temporiser et a envoyé tout le monde au Saphir bleu jusqu’à l’aube. Les passagers, ayant chacun mis 90 000 DA dans la traversée, ont préféré ne pas dormir dans les chambres, trop chères.
- On va boire jusqu’à 6h et on démarre, a annoncé l’un d’eux, sous les regards de deux Blidéens islamo-conservateurs.
Heureusement, l’argent dépasse toutes les idéologies. Le groupe a pris une table au fond et s’est assis.
- Qu’est ce que vous buvez ?
Une fille en minijupe léopard, rehaussée d’un minuscule haut en plastique vert, est arrivée au bord de la table. Après la stupeur, la commande, puis un long débat s’en est suivi sur l’aspect vestimentaire, un problème qui n’est toujours pas réglé en Algérie. Comment s’habiller ?
- Lu dans le journal, annonce l’un des passagers du groupe. Un couple avec enfant s’est vu refuser l’accès au parc du Lido, à Alger, parce que la femme portait un petit haut à bretelles.
- Lu dans le journal, annonce un autre clandestin. Un procureur a refusé d’enregistrer la plainte d’un homme qui s’est fait tabasser dans un commissariat parce qu’il portait un pantacourt.
- Pas lu dans le journal mais entendu, lui répond Amel, l’autre jeune fille du groupe : un visiteur s’est fait refuser l’accès au ministère de la Culture parce qu’il portait un jean.
Toutes les raisons de partir ont été évoquées, jusqu’à ce que les commandes arrivent sur la table. La serveuse s’est penchée vers Saber avec un sourire équivoque :
- Si tu veux autre chose, je suis là, omri.
Furieuse, Kawter s’est levée d’un bond, une fourchette à la main.

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MessageSujet: Re: Côte à côte de Chawki AMARI   Sam 16 Aoû - 19:06

Côte à côte (11)

1200 kilomètres de côte. Un mètre suffisant pour mettre une embarcation à l’eau, il y a donc près d’un million de points de départ possibles pour l’Europe. Ce n’est que de la théorie puisque pour l’instant, Kawter et Saber sont à Tichy avec le groupe de candidats à l’émigration marine, coincés dans un cabaret au nom évocateur de Saphir bleu, antre diabolique où les instincts les plus bas de l’être humain sont exaltés, selon le correspondant local d’un quotidien. D’ailleurs, Kawter, qui a vu le manège entre une fille sans âme portant un petit haut en plastique vert et son mari, légèrement ivre, s’est interposée officiellement pour arracher les yeux de la fille. Mohand étant parti vaquer à ses occupations de tour opérateur, c’est un client, Majid, un rigolard de la région ayant des ennuis avec la justice, qui s’est interposé.
- J’ai suivi votre aventure dans le journal, vous voulez quitter le pays pour l’Europe ? Restez entiers, c’est mieux. Kawter est furieuse mais l’argument l’a touchée.
- Chérie, ce n’est pas ce que tu crois, lui murmure son mari.
Laissant la fille en plastique vert se retirer en marmonnant un « kelba* » bien senti, Majid offre une tournée générale au groupe de clandestins pour réconcilier tout le monde en ces temps de troubles.
- Tournée moins deux, intime-t-il au patron, voyant les deux Blidéens faire une grimace de type rigoriste.
Majid s’est aussi fait servir un verre et s’est assis avec le groupe.
- Merci pour la tournée, fait Saber à Majid en levant son verre. On a bien besoin de garder notre argent.
- Oui, confirme Amel, l’autre passagère clandestine, en levant elle aussi son verre. Les robes sont hors de prix en Europe.
Majid, toujours aussi rigolard, sort une enveloppe de sa poche :
- Je peux vous donner une lettre à poster quand vous arrivez ? Vous irez certainement plus vite que les postes algériennes. …











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* kelba = chienne (kelb = chien)

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MessageSujet: Re: Côte à côte de Chawki AMARI   Dim 17 Aoû - 8:30

Côte à côte (12)

Kawter et Saber, ainsi que le groupe de clandestins, attendent toujours leur destin au Saphir bleu. Tout s’est bien passé, à part une petite dispute idéologique quand l’un des deux blidéens a demandé le prix des filles au Saphir bleu. Entre deux coulées de raï trop sucré et des boissons amères, les tournées se sont succédées ainsi jusqu’à 5h, au moment où Mohand arrive, leur donnant le dernier flash d’informations : une brigade de gardes-côtes s’est installée ici, sur ordre de Ouyahia*, paraît-il.
- Il a décidé que tous les Algériens devaient vivre avec lui.
- Et alors ? demande Kawter, inquiète.
-Vous allez être obligés de longer la côte jusqu’à Aokas** et filer vers le Nord.
- Nous ? répète Amel aux prises avec Majid qui lui parle carrément dans la poitrine. Mohand sort son enveloppe étanche et leur rend l’argent du voyage.
- C’est Amirouche qui va s’occuper de vous. Vous lui donnerez l’argent.
- Pourquoi vous nous lâchez ? s’emporte Kawter, les yeux rougis par la Tango rouge.
- Je n’ai pas le droit de travailler sur cette ligne.
C’est ainsi que le groupe, ivre moins deux, s’est retrouvé sur la plage, l’aube naissante, laissant Majid entonner un chant patriotique en hommage à Poséidon.
- Je vous présente Amirouche, fait Mohand au groupe, qui découvre le nouveau capitaine. Grand, mince et sec, il n’a pas le temps. Il montre la barque posée sur le sable :
- En voiture, Aokas ! Aokas ! Reste une place !
Mohand explique à voix basse :
- Avant, il avait une ligne de J5 Souk El Tenine***-Béjaïa, c’est pour ça qu’il parle comme ça.
- Il sait nager ? demande Amel, très incertaine.
- Bien sûr, rassure Mohand, c’est un véritable chien de mer.
La barque est rapidement chargée et démarre lentement, caressant l’eau. Passe le cap Aokas et accoste près d’une plage de campeurs en famille.
- Gendarmerie nationale ! Les mains en l’air ! …




_____________________________________________________________
* Ouyahia = 1er ministre algérien
** Aokas = Cap Aokas, village et plage près de Béjaïa (Bougie)
*** Souk el Tenine = Village près de Béjaïa

Mohand = prénom kabyle = Mohamed

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MessageSujet: Re: Côte à côte de Chawki AMARI   Lun 18 Aoû - 19:08

Côte à côte (13)

Kawter, Saber et le groupe de harraga sont toujours en partance mais ont changé de capitaine. Amirouche, ex-propriétaire d’une ligne de J5 Souk El Tenine-Bejaïa, les a emmenés à Aokas avec sa barque, où ils ont débarqué pour récupérer des bidons d’essence. C’est la Gendarmerie nationale qui les accueille, en kalachnikov :
- Pas un geste ! Descendez tous de la barque !
Stoïque et rebelle, Amirouche a demandé aux gendarmes comment descendre sans faire un geste. L’un des gendarmes s’est énervé et a armé son fusil-mitrailleur :
- Descendez ! Et après, plus un geste ! Et après, personne ne bouge ! Tout le monde s’est exécuté. Il est 6h et les premiers rayons de soleil caressent la jolie petite baie d’Aokas.
- Nous nous promenons en barque, ce n’est pas interdit, explique Amirouche.
- A 6 heures du matin ? Vous vous croyez à Ibiza ?
En fait, les gendarmes sont à la recherche de pilleurs de sable et de poseurs de bombes, les uns faisant parfois office des autres, plantant des bombes dans le sable après l’avoir chargé dans des camions. N’ayant rien trouvé de compromettant chez les suspects ni dans la barque, ils les ont relâchés une heure plus tard.
- Filez, antipatriotes ! Il est 7h. Planté sur la plage caillouteuse d’Aokas, le groupe est épuisé.
- Qu’est ce qu’on fait maintenant ? demande Amel, qui commence à regretter Majid du Saphir bleu.
- On attend Amari, explique Amirouche. On charge les bidons et on part. Le Amari en question est arrivé chargé d’essence, une demi-heure plus tard.
- Amirouche, quand tu reviens, tu peux me ramener les bidons vides remplis de whisky ?
Après avoir quitté Aokas pour longer la côte jusqu’à Melbou, Amirouche s’est demandé comment les gendarmes les ont trouvés. Il s’est retourné vers l’un des deux Blidéens :
- Tu serais pas un agent du DRS marin chargé d’infiltrer les harraga ?

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MessageSujet: Re: Côte à côte de Chawki AMARI   Mar 19 Aoû - 13:33

Côte à côte (14)

Kawter, Saber et le reste du groupe sont enfin en mer. Pas vraiment puisque pour des raisons de sécurité, ils doivent longer la côte jusqu’à Melbou, pour prendre la direction plein Nord. Ils se sont juste arrêtés à Melbou pour voir Nabil, un homme bien informé grâce à sa femme qui travaille dans un grand quotidien d’information.
- Faut longer la corniche jijelienne Amirouche et partir de Laouana, c’est plus prudent, explique Nabil.
Enregistrant l’itinéraire, la barque redémarre en longeant la belle corniche, Ziama et les grottes merveilleuses.
- L’Algérie est un très beau pays.
La barque est arrivée lentement près d’une côte habitée.
- C’est la crique des Aftis, annonce Amirouche. Tout va bien.
Au moment où le groupe admire le petit village côtier endormi, un bruit se fait entendre dans la coque.
- Qu’est-ce que c’est ?!
Un trou. L’eau commence à remplir la barque à une vitesse impressionnante.
- Vite ! Faut écoper ! crie Amirouche. Où est mon cric !?
Harponnée accidentellement par un chasseur de mérou, la barque prend l’eau trop vite pour écoper. Au moment où Amirouche est gagné par le désespoir, un homme avec un masque surgit de l’eau, un harpon à la main :
- Les mérous, faut les pêcher le petit matin, dit-il comme pour expliquer sa faute.
C’est lui le responsable de l’accident. Heureusement, ils ne sont pas loin de la terre et le harponneur guide le groupe et la barque jusqu’à la berge, petite crique dépendant d’un hôtel. La barque pleine d’eau est déposée sur le sable et tout le monde descend.
- Tout ira bien, pas de problème.
Le harponneur, qui dit s’appeler Zino, les fait entrer dans l’hôtel et leur donne des serviettes. L’hôtel étant fermé pour d’obscures raisons de parking, le propriétaire leur a offert de passer la nuit, offrant à Amel la plus belle chambre, celle qui a la plus belle vue sur le propriétaire de l’hôtel.

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MessageSujet: Re: Côte à côte de Chawki AMARI   Mer 20 Aoû - 12:52

Côte à côte (15)

Kawter et Saber ont amerri aux Aftis, village à quelques kilomètres de Laouana, près de Jijel. La raison de ce nouveau contretemps, Zino, un chasseur de mérou qui a harponné la barque, la prenant pour un énorme poisson. Abus d’hallucinogènes ou pollution marine qui brouille la vision, heureusement pour eux, le propriétaire d’un hôtel fermé les a hébergés pour la nuit, le temps de retaper la barque.
- Je m’occupe des réparations, s’excuse Zino, toujours avec son masque sur le visage.
Il est 11h quand le groupe prend un petit repos bien mérité. Kawter et Saber ont dormi dans une chambre, laissant les autres se disputer le reste. Le début d’après-midi est d’un calme grec sur cette côte si belle quand un vacarme se fait entendre en bas. Kawter se lève la première, craignant le pire. Elle descend et trouve trois moustachus, des officiels.
- Inspection de la wilaya !
Le propriétaire de l’hôtel, homme bourru comme un tracteur soviétique, intervient :
- Vous n’avez aucun droit.
- Vous hébergez des clandestins, nous sommes au courant.
Le groupe dont fait partie Kawter et Saber ne sont pas encore des clandestins puisqu’ils ne sont pas encore partis. C’est ce qu’elle explique à l’agent de la wilaya, en costume cravate marron et short vert.
- Nous sommes dans la légalité. L’agent cherche toujours un prétexte :
- Vous avez votre visa pour Jijel ? Vos papiers !
Amirouche intervient méchamment :
- Depuis quand il y a un visa pour Jijel ? C’est n’importe quoi.
Ne trouvant pas quoi faire, les officiels embarquent finalement Zino pour harponnage illégal. Amirouche est désolé :
- Ça va prendre du temps pour la réparation, annonce-t-il au groupe.
- Qu’est-ce qu’on fait, demande Kawter, en se retournant vers son mari. Amirouche réfléchit, consultant mentalement le programme estival :
- Y a bien un départ demain, mais du Figuier. En classe éco.

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MessageSujet: Re: Côte à côte de Chawki AMARI   Sam 23 Aoû - 11:09

Côte à côte (16)

Ça s’est mal passé à l’Est. Après plusieurs tentatives infructueuses, Kawter et Saber sont toujours côte à côte dans leur pays, cherchant une issue honorable et maritime à cet effroyable malentendu. Dernière solution proposée, un départ du Figuier.
- Tout ça pour revenir à Boumerdès ?!
C’est le patron de l’hôtel qui propose :
- Je vais à Alger, je peux vous déposer. Mais juste trois personnes. Il n’y a pas d’autre choix.
C’est ainsi que Kawter, Saber et Amel sont partis en voiture avec le patron, laissant le reste de l’équipage, dont les deux Blidéens, à leur destin mérité. Dans la voiture, la question centrale de l’Algérie du XXIe siècle se pose :
- Pourquoi vous voulez partir ?
Et il n’y a pas de réponses précises. A part les bombes, la mort, la mal vie, le chômage et la faiblesse du pouvoir d’achat, l’absence de libertés, de culture, de loisirs, Benbouzid, l’islamisme rampant, Ouyahia…
- Et l’ENTV, précise Kawter. L’ENTV, miroir parfait du mépris, de la soumission et de la lâcheté, qui diffuse les condoléances du monde entier pour les attentats de Bouira et des Issers, immédiatement suivies de celles du président Bouteflika qui, lui, refuse de compatir avec son peuple mais envoie des messages de condoléances au monde entier, y compris aux Esquimaux qui ont perdu trois phoques dans un accident de traîneau.
- Il envoie des condoléances à tout le monde, sauf à son peuple qui se fait exploser à quelques kilomètres de chez lui.
- Est-ce bien chez lui ? murmure Kawter, comme s’il y avait des micros dans la voiture.
- Il serait temps qu’il flashe son démo.
Kawter conclut, tristement :
- Y’a rien à faire, ils nous détestent. Le GSPC, le FLN, le RND, le président, le gouvernement, tous ne rêvent que de notre départ ou de notre mort. Pour rester à 100, avec chacun son puits de pétrole.
- C’est de la diffamation, explique le patron de l’hôtel.

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MessageSujet: Re: Côte à côte de Chawki AMARI   Dim 24 Aoû - 16:42

Côte à côte (17)

Kawter, Saber et la jolie Amel ont atterri au Figuier. Comme prévu par la théorie des ensembles continus et de l’ensemble des lecteurs, il n’y aura pas de départ. Le GSPC, qui contrôle désormais le territoire, a annulé toutes les sorties en mer et refusé de leur délivrer un laisser-passer, craignant que le recrutement de kamikazes ne s’en ressente.
- Je comprends, leur explique le commandant Abou Mouta Moussa, chargé de la mer, des oueds et des transferts maritimes. Il n’y a pas d’Etat islamique, vous voulez vous en aller.
Se battre contre le GSPC semble impossible, même pour l’armée nationale. Les trois clandestins potentiels se résignent donc à quitter le Figuier. Ils remercient le GSPC pour l’ensemble de son œuvre et reprennent une fois de plus leurs sacs.
- J’aime bien votre déguisement, on dirait de vrais laïcs, dit le commandant à Amel en les regardant partir. Bien joué la taqiyya ! Kawter, Saber et Amel en sont au point de départ. Que reste-t-il ?
- L’Etat, annonce mollement Saber. Oui, l’Etat. Ou ce qu’il en reste. Il n’y a que lui qui est inconscient au point de laisser partir tout le monde, voire à pousser 30 millions d’Algériens en mer.
- Oui, mais où est l’Etat ? demande Amel, déroulant mentalement la carte de l’Algérie.
La question est difficile. A Hassi Messaoud, il n’y a pas de mer et donc pas de départ possible.
- Club des Pins ! trouve Kawter, c’est là qu’ils sont retranchés, dans leur dernier espace.
- Une fausse carte, en vente dans les bons taxiphones et on entre. Et on part.
Mais comment ?
- En jet ski. On en loue trois, on récupère des bidons d’essence de La Madrague et on file.
- Bravo, en plus l’Ansej est capable de nous financer.
Le plan est ficelé. Retour à Alger, direction Staouéli. Dans le taxi qui les mène à Alger, Saber et Kawter se regardent. Ils sont presque heureux. Peut-être que cette fois

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MessageSujet: Re: Côte à côte de Chawki AMARI   Lun 25 Aoû - 17:47

Côte à côte (18)

Kawter et Saber sont rentrés chez eux. Une bonne douche, le temps de voir une dernière fois l’ENTV et réaliser qu’ils ont fait le bon choix et le lendemain, Club des Pins et le départ vers le large. De l’eau, de l’air, la vie.
- Dis-moi, demande Kawter à son mari, on est obligés d’emmener Amel avec nous ?
C’est vrai qu’elle est sexy et Saber ne peut s’empêcher de rêver à un rapprochement tectonique de plaques avec elle, sur un rocher moelleux en pleine mer :
Elle peut nous aider, répond-il rapidement. N’oublie pas qu’il faut trois jet-skis pour emporter toute l’essence dont on a besoin.
Kawter ne dit rien mais elle n’en pense pas moins. Arrivés au large de la Corse, elle pourra toujours lui mettre les cheveux dans l’hélice pour qu’elle meure dans d’atroces conditions. Le lendemain, grâce à une fausse carte de résident, le couple et Amel entrent à Club des Pins. La plage est propre et tout le monde semble heureux. Ici, ce n’est pas Zemmouri et aucune bombe ne peut venir troubler la quiétude des enfants qui ont tant mérité le statut de fils de dirigeant. Au contrôle de gendarmerie, Saber exhibe sa carte et tente de faire de l’humour :
- On est quand même mieux ici qu’aux Issers, non ? fait-il au gendarme à l’air de méchant professeur de géographie politique.
Regards, vérification. La fausse carte est bien faite, d’autant qu’elle est au nom du ministre de la famille, qui, comme sa fonction l’indique, a d’innombrables enfants qui ne peuvent pas tous être identifiés.
- Allez-y.
Petits sourires. Ouf. C’est ainsi qu’ils se retrouvent aux portes de la mer, dans le salon du pouvoir. Amel et Kawter ont mis leurs bikinis, qu’elles n’avaient pas mis depuis 5 ans. Après avoir nagé et mangé quelques beignets au saumon et des glaces à la viande, ils louent trois jet-skis. Direction La Madrague, où les attend Samir pour leur donner de l’essence.

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MessageSujet: Re: Côte à côte de Chawki AMARI   Mar 26 Aoû - 8:09

Côte à côte (19)

Kawter et Saber, accompagnés de la jolie Amel, ont trouvé la faille. Le Club des Pins, station balnéaire flottante où les enfants de requins jouent gaiement avec les fils de crabes et les filles de méduses dans l’inconscience généralisée. Ils ont loué trois jet-skis et sont partis vers La Madrague récupérer leurs affaires et des bidons d’essence. Le temps d’accoster au petit port et chez Rancho, un restaurant avec vue sur mer et sur le peuple, ils ont trouvé Samir qui les attendait.
- Alors, prêts pour le grand départ ? fait-il en levant son verre.
- Oui, répond Kawter avec un grand sourire. En première classe. Le luxe. Aller en Europe en jet-ski, c’est comme monter au paradis dans un ascenseur doré.
- Vous prendrez bien un demi-avant ?
Kawter, Saber et Amel se sont regardés rapidement. Non, ce n’est pas le moment. Ils sont descendus avec Samir récupérer les bidons d’essence et les bagages qu’ils ont répartis sur les trois jet-skis. Dernières accolades puis le départ, laissant La Madrague et ses grignoteurs de poisson regarder avec étonnement ces trois jet-skis chargés comme des émigrés qui viennent de France en été.
- On y va !

Démarrage au quart de tour. En quelques minutes, ils sont au large. La mer est belle et comme trois cavaliers chevauchant les plaines à la conquête des continents, Kawter, Saber et Amel respirent la liberté à pleins poumons, à grande vitesse. Arrivés en haute mer, ils s’arrêtent et remplissent les réservoirs, car les jet-skis, comme les dirigeants algériens, sont très gourmands en carburant.
- On redémarre !
Ils redémarrent. Mais les trois jet-skis ont des ratés, les moteurs s’arrêtent au bout de quelques minutes. Le refus du destin ?
- Qu’est-ce qui se passe encore ?
Rien. Ou presque. Samir, qui est par ailleurs un revendeur clandestin de Vodka, s’est trompé. Il leur a donné de la Vodka au lieu de l’essence

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MessageSujet: Re: Côte à côte de Chawki AMARI   Mer 27 Aoû - 8:39

Côte à côte (20 et fin)

1200 kilomètres de côte. Il faut juste 1 mètre pour mettre une embarcation à l’eau. Il y a donc près d’un million de points de départ possibles pour l’Europe. C’est ce qu’ont fait Kawter, Saber et Amel, après avoir longé presque toute la côte pour trouver la porte de sortie de leur malentendu géographique. Ironie du sort, c’est finalement du Club des Pins qu’ils sont partis, là où se décide l’avenir du pays et se programme quotidiennement la fuite quotidienne des Algériens. Sauf qu’en pleine mer, après avoir rempli les réservoirs de leurs jet-skis, ils se sont aperçus que les bidons d’essence que leur a donné Samir étaient des bidons de vodka, celui-ci étant par ailleurs revendeur de vodka.
- Mais la vodka, c’est bien un carburant, non ? a demandé Kawter, désespérée.
Peut-être pour les jet-skis russes mais pas pour les japonais. Il n’y a plus rien à faire. Pendant plus de deux heures, ils ont attendu les gardes-côtes en pleine mer, assis tous les trois sur leurs jet-skis en panne, flottant mollement sur cette maudite Méditerranée. Une patrouille est passée, par hasard, qui cherchait un banc de crevettes pour un anniversaire. Les trois clandestins ont été emmenés au tribunal, un endroit bien terrestre. Jugés parmi les premiers harraga puisque depuis l’été 2008, c’est devenu un délit de vouloir quitter son pays, ils ont écopé d’un mois de prison chacun, soit un Ramadhan complet à l’ombre. Heureusement, avec l’argent prévu pour le voyage, ils ont pu se payer de bons avocats et atténuer les dégâts des eaux. Amel a disparu et on dit qu’elle est partie avec son gardien de prison. Mais Kawter et Saber se sont mariés juste après l’Aïd et se sont rappelés leur folle aventure en riant. Et les dernières paroles du juge, devant qui le couple a décliné son identité :
- Comment ? Tout ce feuilleton et vous n’étiez même pas mariés ? ! Naâlatou allah aleïkoum !

Fin

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